Economie

Les différentes formes d’économies et leur interdépendance

Les différentes formes d’économies et leur interdépendance

Certains s’interrogent régulièrement sur la pertinence de l’économie de marché, sur la marchandisation du monde par ailleurs d’autres tels que Jean-François Revel prétendent qu’il n’y en a pas d’autre. Comme proposé dans le billet précédent, je définirais ici l’économie et les différentes formes qu’elle peut prendre.

Economie et formes d’échanges

L’économie c’est la manière d’attribuer des ressources limitées entre les différents acteurs de la société. Une économie se définit donc naturellement par qui décide des  transferts de bien. De ce point de vue, 4 et seulement 4 type de transferts sont possibles : le don (décidé par le donneur), le vol (décidé par le voleur), le transfert dicté par un tiers (tel que l’état ou un parent entre deux enfants) et le marché : échange pour une contrepartie librement fixé par un vendeur et un acheteur. Cette contrepartie est définie par le prix d’achat, librement proposé par le vendeur et validé par le vendeur lors de l’achat.

Ces quatre formes d’échanges, élargies à tout un domaine deviennent des systèmes économiques, l’économie du don est très importante en France au sein de la famille et du monde associatif, l’économie du vol correspond à ce que j’appellerai la loi de la jungle, le transfert dicté par un tiers correspond à l’économie planifiée par un agent dominant (typiquement par le gouvernement comme dans les pays communistes du XXème siècle), enfin, l‘économie de marché qui règle une grande partie des transferts de biens dans nos sociétés.

On peut raisonnablement considérer que ces 4 formes d’échanges sont pratiquées dans toutes les sociétés depuis que l’homme est homme et il est difficile dans l’absolu de dire à priori que l’une de ces formes d’échange est fondamentalement meilleure que les autres. On imagine difficilement une famille nucléaire purement réglée par l’économie de marché. L’échange dicté par un tiers est fondamental à l’exercice de la justice, l’impôt étant une manifestation essentielle de l’économie planifiée : l’état imposant à chacun de donner de l’argent aux juges, policiers, militaires mais aussi cantonniers et autres fournisseurs de services publiques. Imaginer que tout puisse être réglé par ces trois premières formes d’échange et se passer de l’économie de marché est un thème récurrent de la politique et c’est là que le recours à l’histoire est utile, les sociétés où l’économie de marché étaient réduite à la portion congrue n’ont pas manqué dans l’histoire du monde, l’URSS étaient extrêmement planifiée : l’information sur les besoins et les ressources remontait à un pouvoir central qui déterminait des quotas d’allocations et de productions pour tout le monde.

La nécessité de l’économie de marché

De manière systématique dans l’histoire, le remplacement de la planification par le marché a conduit à un accroissement de la richesse de tous les derniers exemples en sont la Chine, l’Inde et la Russie. Auparavant, les sociétés féodales européennes ont vu leur prospérité augmenter drastiquement alors que le pouvoir des nobles a été largement remplacé par l’économie marchande de la renaissance au premier empire. Dans tous ces cas le verdict est sans appel, l’augmentation de la prospérité des pays est directement liée à l’augmentation de la part de l’économie de marché dans leur économie. L’exemple de la Russie montre qu’il ne faut pas confondre la simple augmentation du libéralisme et la croissance de l’économie de marché. La Russie a bien vu une libéralisation impressionnante de son économie mais dans un contexte où la faiblesse de la justice favorise avec l’augmentation de la liberté autant l’économie de marché que la loi de la jungle. En particulier la faiblesse de la justice par rapport au pouvoir exécutif permet à M. Poutine d’exercer sa loi impunément en Russie au travers même de l’appareil d’état.

Qu’est-ce qui fait donc le succès de l’économie de marché : en un mot, la circulation de l’information, comme identifié dès le début du XXème siècle par le prix Nobel d’économie Friedrich Hayek. La grande difficulté de l’économie planifiée c’est de connaître à l’avance les besoins de chacun, plus le système est grand, plus la planification est difficile non seulement parce que le bazar à organiser est important mais surtout parce que il faut faire remonter l’information au centre planificateur. Ce travail titanesque occupait des milliers de fonctionnaires en Russie ou en Chine pour déterminer jusqu’aux productions de chaussures et de pain, de manière extrêmement inefficace : de manière récurrente les piles de chaussures qui ne trouvaient pas preneur s’accumulaient alors que des denrées alimentaires manquaient cruellement ou réciproquement. Le marché basé sur les prix librement consenti remplace avantageusement ce système complexe : le travail de détermination des priorités est réalisé par les ensembles d’acheteurs prêts à augmenter les prix qu’ils sont prêts à payer reflétant ainsi la nécessité qu’ils ont d’un produit, les vendeurs pouvant au contraire être prêt à baisser leurs prix quand l’approvisionnement est abondant ou leur efficacité augmente. Ainsi Alan Greenspan rapporte dans le temps des turbulences qu’il s’est entretenu avec un “régulateur de marché” chinois qui se réjouissait de voir son travail considérablement allégé lors de la libéralisation de son marché. Auparavant il recevait très tôt le matin toutes les demandes et toutes les offres et déterminait l’ensemble des échanges qui devaient avoir lieu, un travail énorme disparu lors du passage à l’utilisation de prix pour ce type de marchés en Chine, ne lui laissant plus que des fonctions de police. C’est la leçon centrale qu’il ne faudra jamais oublier lors de nos prochains raisonnements : l’économie de marché est efficace parce que le prix transmet l’information sur l’équilibre entre offre et demande. Toute contrainte sur les prix fausse l’information transmise et ainsi diminue l’efficacité de l’économie de marché. Une contrainte forte peut être l’absence de monnaie qui limite dans l’économie de troc le prix à des biens qui puissent être échangés directement ce qui rend la transmission beaucoup moins fluide et donc beaucoup moins efficace.

Pourquoi le prix est-il si efficace ? Parce qu’on peut globalement compter sur les gens pour arbitrer entre leurs différents besoins, c’est à dire à tirer un profit maximum, qu’il soit matériel ou pas (temps, indépendance, valeurs, …).

Interdépendance des formes d’échange

L’économie de marché doit-elle donc tout diriger, ou comme la question est à tort formulé dans les médias : “Faut-il laisser libre court à un libéralisme économique débridé” ? Le libéralisme économique c’est une philosophie héritée des lumières qui suppose que plus les acteurs sont libres mieux les choses se passent. On voit tout de suite le lien avec l’économie de marché: il faut des prix libres donc l’économie de marché serait libérale. C’est oublier que pour que les gens soient libres de fixer les prix il faut aussi qu’ils soient garantis de ne pas se faire voler par un plus fort qu’eux ce qui est la deuxième base de l’économie de marché : l’état de droit qui s’oppose à la loi de la jungle vers laquelle tendrait un libéralisme absolu. L’économie de marché a besoin essentiellement d’une loi qui protège la propriété privée, qui soit stable et appliquée.

Or seul l’impôt et donc une certaine planification de l’économie permet une justice et une police indépendantes pouvant exercer cette justice comme identifié dès l’origine par Adam Smith. On peut ainsi dire qu’économie planifiée et économie de marché ne peuvent aller l’une sans l’autre, la première garantissant le respect de la propriété privé (sans parler des autres bénéfices des impôts pour les entreprises comme pour les individus) et la deuxième apportant son efficacité dans la transmission de l’information de rareté pour une distribution optimale des biens. On peut aussi argumenter que le don est nécessaire au maintien de l’espèce humaine tant que tout le monde ne naîtra pas dans une éprouvette-couveuse, sans parler des besoins d’ordre spirituel si comme beaucoup peuvent en témoigner il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir. Il est même possible d’argumenter que le vol ait une valeur redistributive à la Robin des bois lorsque les autres formes d’échange sont en faillite, la tolérance d’un certain niveau de vol est du moins un mal nécessaire pour éviter d’allouer de trop grandes ressources à son contrôle.

Ainsi la coexistence de ces quatre formes d’échanges dans une société est inévitable et, à l’exception sans doute du vol, ces différentes formes d’économies sont nécessaires, l’économie du don apporte la vie, l’économie planifiée apporte la justice et l’économie de marché apporte l’efficacité. Bien sûr, d’autres classifications de formes d’économies non basées sur qui décide du transfert peuvent être utilisées, notamment en distinguant les différentes sphères d’application (économie domestique, économie internationale, …). Mais nous verrons par la suite

Ces bases étant posées je vous propose d’aborder le problème central de la place de l’État dans l’économie de marché, au delà de l’application du respect de la loi et notamment de la propriété privée.


Notons tout de même que l’économie souterraine et notamment le marché noir est un cas où privé de l’état et notamment de la justice de l’état un semblant d’économie de marché peut se développer.

Introduction à la série de billets sur l’économie

L’opposition droite-gauche se caractérise de manière croissante en France par une guerre de tranchée médiatique entre tenant du libéralisme et anti-capitalistes. Les uns pronant farouchement un recul de l’état dans tous les domaines, les autres rejetant en bloc le capitalisme comme la source de tous nos maux. Cette opposition manichéenne se fonde essentiellement d’après moi sur l’illétrisme économique (et historique) français et peut-être occidental, j’ai moi même pris conscience de mon propre niveau d’ignorance à la lecture de deux livres. Je recommande chaudement le premier : Le temps des turbulences d’Alan Greenspan qui fut président de la banque centrale des Etats-Unis pendant près de 20 ans. Je recommande moins chaudement le deuxième, Basic Economics par Thomas Sowell, écrivain en économie qui a enseigné dans de nombreuses université. Si ce dernier livre a le mérite de poser clairement les bases il a aussi parfois un parti pris philosophique libéral qui limite son approche objective des faits, de plus il se répète énormément.

Dans les billets suivants, je commencerai par définir ce qu’est une économie et les différentes formes qu’elle peut prendre, clés indispensables pour ne pas se faire balader par l’utilisation interchangeable dans les médias d’économie de marché, de libéralisme et de capitalisme. Nous verons ainsi que l’économie de marché n’est qu’un des modes d’échanges, peut-être pas le plus répandu d’ailleurs, et que ces différents modes d’échanges dépendent intimement les uns des autres de sorte que le grand problème économique c’est la place que l’on doit donner à chacun de ces modes d’échanges. Nous nous intéresserons ensuite à la place de l’État dans l’économie, à travers les problèmes de santé humaine et environnementale, de la gestion des monopoles, nous nous interesserons aussi à la place des sociétés et au problème de la transmission du capitale (héritage). Les rôles de l’argent, des dettes et des banques sont autant de sujets qui pourraient aussi alimenter mes billets.

Ces notes seront autant que possible basées sur les réussites et limites observées historiquement et qui fournissent au raisonnement économique une assise franche et peu discutable pour peu que l’on accepte de s’en tenir aux faits laissant de côté nos idéologies. Je soutiens que ce raisonnement peut guider les choix politiques de manière sûre pour de nombreux choix de politique économique même si l’analyse d’autres politiques peut être ambigüe (et peut-être ne doit-on pas alors attendre d’effet clair et net sur l’économie). Dans tous les cas, j’appellerais à ne pas rejeter les bases du raisonnement sur la simple base des erreurs du passé : l’erreur dans le raisonnement est humaine mais n’implique pas qu’il faille en rejeter les bases. Au contraire, les erreurs passées et la comparaison de différents systèmes économiques comtemporains peuvent dans bien des cas guider nos choix aujourd’hui.

Que vous souhaitiez ou non poursuivre l’exploration de la science économique au delà de ces pages, j’espère vous donner succintement les clés pour analyser telle ou telle décision de politique économique, clés que j’aimerais voir enseigner dans les écoles du monde entier et que j’espère du moins transmettre par ces billets à mes enfants. Voyons d’abord que l’économie de marché n’est pas la seule possible 🙂